Par Marc Pujals i Lladó

Notes pour une histoire de l’immigration espagnole

Tenter d’analyser dans une perspective historique l’hétérogène colonie espagnole en France à la veille de 1968, d’un côté, pour comprendre son rôle -ses engagements, son inaction- ainsi que ses représentations dans le cadre des événements de Mai 68, de l’autre, constitue bien sûr un objet de recherche à la croisée de plusieurs champs historiographiques. Il s’agit d’emblée d’une problématique rapportée à l’histoire de l’immigration en France, au sein de laquelle interviennent des questions propres à d’autres courants, tels que l’histoire urbaine ou l’histoire du mouvement ouvrier. À l’échelle même de l’historiographie sur les Espagnols en France au XXe siècle, il faut inscrire le sujet dans les nombreuses études sur l’exil politique, arrivé depuis la fin de la guerre civile (1936 – 1939), ainsi que dans celles consacrées aux vagues migratoires dites économiques des années 1960. Cependant, et compte tenu de la littérature évoquée, la monographie sur le rôle espagnol en Mai 68 reste toujours à paraître.

Quant aux sources pouvant nourrir cette histoire en attente, le corpus apparaît assez dispersé, ce qui relève de la complexité non seulement des événements, mais encore de la nature plurielle de la colonie espagnole elle-même. Ainsi, le fonds Mai 68 de la bibliothèque Jean Maitron, au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains, devient un important pourvoyeur de matériaux pour l’historien intéressé par l’étude de ce sujet à travers plutôt le mouvement étudiant, les comités d’action et certaines organisations « gauchistes », selon les termes de l’époque. En ce sens, parmi les nombreuses questions susceptibles d’être posées au fonds, au moins trois des principaux problèmes, enchevêtrés en quelque sorte, structurent la présente recension. Après quelques notes de réflexion autour du collectif concerné, on s’interrogera d’abord sur l’image des ouvriers espagnols conçue par les acteurs engagés dans leurs tracts visant à étendre ce qui est devenu un des fétiches du mouvement soixante-huitard : l’unité d’action. Le deuxième axe thématique abordé portera sur la mise en œuvre aussi bien pratique que discursive du lien, voulu internationaliste, entre lutte française et opposition antifranquiste en Espagne de même qu’en exil. Enfin, notre récit reviendra sur la question des organisations présentes dans le fonds et leurs ruptures idéologiques comme générationnelles.

Certaines remarques s’imposent toutefois concernant la définition de la colonie espagnole en France à la fin des années soixante. En effet, dans le cadre du rétablissement de relations entre les appareils diplomatiques de la Ve République et du régime franquiste en 1961, la France subit un processus inédit jusque-là de migrations provenant de l’Espagne, qu’elles fussent ou non gérées par les institutions prévues à cet égard. Ce phénomène faisait partie des besoins et des intérêts de ces deux pays. L’échec de la politique autarcique poussa les décideurs de Franco à stimuler la migration de nombre de chômeurs et salariés précaires afin d’équilibrer le marché du travail et de recevoir ainsi des devises de l’extérieur, tandis que la main d’oeuvre immigrée devenait essentielle aux conjonctures de croissance économique des pays d’accueil en Europe occidentale, dont la France des Trente Glorieuses(1). Ainsi, comme résultat de cette tendance et des accords entre gouvernements au cours de la décennie, l’Hexagone, qui avait déjà connu l’élargissement de la colonie en raison de l’arrivée de républicains fuyant la persécution, vit le contingent d’Espagnols augmenter jusqu’à constituer, en 1968, le groupe d’immigrés le plus fourni : 607.184 personnes (23% du total d’étrangers), auxquelles on pourrait potentiellement ajouter les membres de la deuxième génération de l’exil ayant subi la naturalisation à travers le jus soli(2).

Il ne faut cependant pas exclure de l’analyse ses aspects politique et culturel ainsi que l’hétérogénéité des parcours de ces nouveaux migrants, dits économiques, et de leurs stratégies, souvent occultés par les approches menées à l’échelle macro. Un problème de catégorisation s’est posé dès le début aux études consacrées à ce groupe social en recomposition, leur enjeu majeur étant le degré de cloisonnement existant entre le facteur politique des réfugiés, d’un côté, et celui économique de la vague de 1960, de l’autre ; à savoir, entre exilés et immigrés, leurs différences, leurs entre-deux, leurs contacts. Au-delà des débats dont il n’est pas question ici et des nuances micro-historiques, l’observation autonome des deux catégories et de leurs dynamiques en 1968 conduit cependant à les saisir. Les militants exilés étaient en cours de réorganisation et cherchaient à surmonter les vieilles divergences et à aborder l’émergence puissante de nouvelles générations ainsi que d’une opposition antifranquiste en Espagne ; tout cela dans un contexte de plus en plus défavorable : le nouveau cadre diplomatique imposait des mesures vraiment répressives du côté français (interdiction de journaux, fermeture de locaux). D’autre part, de nombreux émigrés étaient partis avec des projets migratoires assez courts à ce moment-là, consistant à travailler dur et gagner suffisamment d’argent pour progresser socialement lors d’un retour idéal et proche(3).

Il convient alors de constater la diversité de cette colonie étrangère, qui avait pourtant de lieux communs au sein d’imaginaires apparemment déconnectés. L’un des plus importants fut l’existence d’un double contexte, aux deux côtés des Pyrénées, qui façonnait de manière décisive les choix et les actions des travailleurs émigrés autant que des réfugiés. C’est-à-dire, bien que la France fût le cadre physique et normatif de leurs activités, tout ce qui se déroulait en Espagne constituait en fin de compte un vrai centre d’intérêt pour eux à ce moment-là : la lutte antifranquiste et la chute du régime furent pour les uns des questions prioritaires dès la première heure de l’exil, alors que les autres étaient attentifs à tout ce qui pourrait rendre propice un retour rapide. Des situations comparables à celle-ci eurent lieu également chez les Portugais et les Grecs. À l’égard des Espagnols en France, enfin, le déclenchement de Mai 68 s’est produit grosso modo dans ces circonstances complexes, qu’il a fallu introduire pour mieux les comprendre à travers les problématiques du fonds qui nous occupe.

Les sources concernant la colonie espagnole en France dans le fonds Mai 68 du CHS sont principalement des tracts diffusés par les milieux étudiants et leurs comités d’action avec les travailleurs, opposés en nombreux cas au PCF et à la CGT et divergents au communisme dit « officiel » à l’échelle mondiale, ainsi que par certains groupes homologues du point de vue idéologique, issus des ruptures au sein de l’exil dont on va traiter plus loin. Il s’agit de textes explicitement destinés aux travailleurs espagnols, auxquels des étudiants de la même origine sont éventuellement ajoutés. L’appel constant à leur entrée en action ensemble au sein du mouvement est mis en évidence : « ouvriers espagnols, participez à la grève et à l’occupation d’usines », « solidarité avec le combat des étudiants et ouvriers français », « étudiants espagnols de Paris, soutenez le Mouvement 22 Mars »(4), ne sont que quelques exemples d’un certain nombre de dispositifs rhétoriques visant à l’engagement d’un collectif particulier.

Du langage de ce genre de messages persuasifs peut bien émaner une analyse beaucoup plus fine. Non seulement nous montrent-ils bien sûr les partis pris de leurs producteurs quant aux événements, mais on peut y apercevoir encore, de manière secondaire ou voire même directe, quels pouvaient être leurs propos de politisation par rapport aux travailleurs immigrés. Certes, ces derniers signifiaient aux yeux des militants un acteur non négligeable dans le cadre des luttes populaires que ceux-ci croyaient mener. Mais, ce faisant, l’enjeu le plus important ici, c’est noter dans quelle mesure les représentations de ces individus chez les agents engagés acquièrent le statut de source, rigoureusement critiquées, pour faire l’histoire des gens dites ordinaires, restées apparemment muettes jusque-là dans le cas des Espagnols. Le choix d’une langue ou d’une autre lors de la rédaction des tracts n’est d’ailleurs pas un hasard. Cela nous renvoie à l’un des contours de la problématique. En effet, la quasi-totalité des documents du fonds sont écrits en langue castillane : il faut rappeler les logiques des projets migratoires pour réfléchir sur le fait que ces migrants n’aient pas eu beaucoup d’intérêt pour l’apprentissage du français, non plus pour l’affiliation syndicale ni donc pour l’intégration dans la société d’accueil, au sein de laquelle, il faut dire, des contraintes légales importantes leur étaient imposées . Les comités d’action de Censier distribuèrent un tract destiné aux Espagnols et aux Portugais dont l’image devient révélatrice des enjeux exposés :

« Ils vivent, si l’on ose dire, dans les conditions horribles des bidonvilles qui cernent Paris. Comme ils sont sous qualifiés, ils sont sous-payés. Comme ils ne parlent que leur langue, ils restent à l’écart du reste de la population travailleuse qui ne les comprend pas. Isolés, ils acceptent de faire les travaux les plus inhumains, dans les ateliers les plus pénibles »(5).

Par ailleurs, il n’est pas inapproprié de garder en tête aussi le fait qu’une partie de cette population subit un processus d’émigration assistée par les autorités et le clergé franquistes. Le facteur psychologique du migrant, toujours complexe, devrait-il n’être pas méprisé, en lui donnant la même valeur qu’on emploie aux questions juridiques et socio-professionnelles au sein des études sur l’immigration et les mouvements sociaux. De cette façon, dans l’analyse brève qui leur permettait le format du tract, les comités de Censier ont abordé un élément aussi important à propos de la caractérisation du type de ce groupe social au travers de ses comportements dans les scénarios de mobilisation : « sans droits, le moindre mouvement leur vaut une expulsion, c’est-à-dire le retour à la famine (et à la prison) »(6). Ce n’est que durant et après Mai 68 qu’on assiste à l’effondrement de ce paradigme(7). Pourrait-on soutenir donc que les appels à l’action informent plutôt sur l’inaction des acteurs concernés? Peut-être, si dans l’absence d’expressions politiques publiques raisonnées l’on n’y voit que de la passivité. Le rôle de l’historien est de restituer et interroger celle-ci dans son contexte changeant.

Dans cette démarche-là, l’analyse peut s’effectuer non seulement sous l’angle des appels à l’unité entre ouvriers et étudiants, largement invoquée, mais aussi par la liaison entre Français et étrangers. Beaucoup d’efforts furent mis en place en Mai 68 pour montrer aux immigrés dans quelle mesure le combat des premiers pouvait être le leur(8). Au-delà des représentations, on peut problématiser quand même cette question dans des tracts où la condition d’émigrés des Espagnols, détermine en effet leurs revendications : de ce point de vue, dans l’un des documents une liste composée de trois « objectifs unitaires » « contre le capitalisme français » exige d’abord « la suppression de la carte de séjour, la carte de travail et toutes les lois qui marginalisent les migrants »(9). Pour les Espagnols mobilisés chez Citroën, les instruments administratifs évoqués ci-dessus font également l’objet de leur refus. En ce sens, la carte de séjour « ne sert qu’au contrôle policier », tandis que la carte de travail leur empêchait, selon eux, « de certains emplois, de travailler dans notre spécialité et de la possibilité de changer de travail »(10). Leur qualité d’étrangers apparaît donc indissociable d’un statut particulier au sein de la classe ouvrière. D’autre part, bien qu’il s’agissait de la propagande, la Permanence d’Espagnols installée dans la Sorbonne occupée synthétisait la nature de cette main d’œuvre comme une marchandise d’échange entre gouvernements : « le capitalisme espagnol nous exporte pour recevoir les devises qu’on envoie à nos familles, le capitalisme français nous importe pour créer du chômage parmi les travailleurs français et diminuer les salaires »(11).

Selon l’avis des comités, animés plutôt par les étudiants, la conquête de droits ne passait que par l’action unitaire des révolutionnaires. La dimension politique du problème fut donc perçue par ces acteurs, toutefois du point de vue français. Un double regard, comme celui porté par la Permanence d’Espagnols, le fournit en revanche le Parti Communiste d’Espagne (marxiste-léniniste), une scission du PCE créée en 1964. Dans son opuscule de soutien à la révolte soixante-huitarde conservé au fonds du CHS, la responsabilité du malaise des travailleurs espagnols immigrés apparaît à la croisée de la « bourgeoisie monopoliste au pouvoir » en France et de la « dictature yankee – franquiste en Espagne ». Malgré les chiffres exagérés, ils affirmaient : « le million de travailleurs espagnols résidant en France […] sont soumis à une féroce exploitation […] à de nombreuses vexations et discriminations et leur sont privés les droits politiques et sociaux les plus élémentaires »(12). Ces circonstances répondaient aux relations reprises par la France et l’Espagne au sein du jeu impérialiste, qu’il fallait contester à travers l’internationalisme à l’égard des militants du PCE (m-l). Ceux-ci évoquaient à ce propos le cycle de mobilisation lancé par les étudiants catalans en 1966, étendu rapidement vers d’autres régions et acteurs tels que les ouvriers. Néanmoins, ce qui découle de leurs positions, dont on reparlera, est une stratégie argumentative basée essentiellement sur le lien qui devait se tisser entre combat français et lutte antifranquiste(13).

Reprendre le cas du mouvement étudiant nous paraît opportun afin de soutenir ce constat, en impliquant, en outre, des organisations françaises et espagnoles. Sans dépasser le contenu du fonds dont on est en train de traiter, l’un de ses documents nous permet de rendre compte de la tenue d’un meeting à la Mutualité(14) de Paris le vendredi 8 mars 1968, deux semaines avant le début de la mobilisation à Nanterre. Cet événement fut convoqué par l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), le Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNEsup) et, de la part espagnole, par le Syndicat démocratique des étudiants (SDE), sous la forme d’un rassemblement de soutien à ce dernier. Celui-ci s’agissait de la plateforme étudiante impulsée par l’opposition antifranquiste en Espagne – au sein de laquelle le PCE et le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC) étaient hégémoniques – depuis 1966, au moment critique de la création du Syndicat démocratique d’étudiants de l’université de Barcelone, et surtout à partir de 1967. Au début du printemps 1968, lors du meeting à la Mutualité, Madrid était devenue un noyau dur d’émeutes étudiantes encadrées par le SDE(15). Mais elle l’était également pour le monde du travail, mobilisé à son tour sous la direction des Commissions ouvrières, une mouvance socio-politique à l’influence communiste aussi, déployée en parallèle au sein même des « syndicats verticaux » de la dictature. La crise terminale du franquisme, démarrée alors, ne pourrait pas s’expliquer sans la portée de cette double stratégie oppositionnelle(16).

Si l’on revient sur les sujets abordés dans le tract annonçant le meeting, les organisateurs font un bref rapport de ce processus de gestation et d’entrée en action du mouvement étudiant antifranquiste et, par la suite, du rebondissement répressif qu’il a subi, tout comme les professeurs qui l’ont soutenu, dont le philosophe Manuel Sacristán. Or, ce qui devient intéressant à notre propos, c’est l’argumentation employée dans des bilans tels que « le problème qui se pose en Espagne n’est nullement spécifique des étudiants espagnols » ou, encore plus directement, « la lutte des étudiants espagnols est aussi notre lutte ! »(17). Ainsi, un des éléments, semble-t-il, à dégager de leur discours porte sur l’éclairage d’une sorte de communauté d’intérêts entre étudiants à l’échelle transnationale. Ceci relève d’une analyse portée sur des problématiques jugées aussi communes ; une analyse dont les conclusions vont intervenir en grande partie dans le déclenchement de Mai 68, du moins du côté universitaire : « l’oligarchie monopoliste européenne a sur l’Université les mêmes vues que l’oligarchie espagnole »(18). Certes, cette conception élitiste de l’enseignement supérieur consistait, selon les soussignés, à « une source de cadres moyens pour son administration », alors que la mobilisation était la contestation de ce rôle « à l’opposé de celui que les étudiants espagnols ont toujours voulu pour leur université, celui d’instrument de formation intellectuelle et de noyau culturel profondément lié aux masses et au service du peuple »(19). Ainsi, n’étaient-ils pas en train d’écrire la préface de ce qui serait l’un des discours incontournables de Mai 68, c’est-à-dire la remise en cause du modèle universitaire reproducteur des rapports sociaux fondés sur l’inégalité ? Jaime Pastor (Valence, 1946), politiste, militant du Front de libération populaire (FLP) engagé au mouvement étudiant à l’époque, reprend cette même notion bourdieusienne de l’université en réfléchissant sur les événements quarante ans après : « la dictature aspirait à maintenir son autorité et ordre parmi les professeurs et les étudiants, faisant toujours appel à la police s’il y en avait besoin, afin de former les cadres nécessaires pour la reproduction des élites franquistes »(20). Des liaisons entre les combats menés par delà des frontières, dans leurs particularités, dans leurs ressemblances, sont enfin réitérées : « pour nous étudiants français, le soutien que nous pouvons apporter aux étudiants espagnols n’est pas seulement une dénonciation du fascisme, mais surtout une explication du sens de leur lutte pour une université démocratique dans une société démocratique »(21).

Deux mois après, le tour est venu pour les étudiants français de subir aussi la répression policière tandis qu’au sein des travailleurs, progressivement, se configurait ce qui serait la grève la plus importante de l’histoire du pays. Encore une fois à propos de la thèse selon laquelle les rapports entre l’opposition au franquisme et les événements de mai-juin 68 en France furent en fin de compte plus proches, quant aux représentations du moins, que ce que l’on a tendu à considérer, le fonds Mai 68 du CHS conserve un tract, toujours concernant le milieu étudiant, qui permet de renforcer nos arguments. Il s’agit d’un document rédigé en langue française et en castillan aussi, émis par le secrétariat extérieur de la Fédération universitaire démocratique espagnole (FUDE) où celui-ci « salue chaleureusement » les étudiants français opposés « à la répression sauvage de l’État monopoliste »(22). Avant tout commentaire sur ce qui représentait la FUDE à ce stade-là, lequel nous amènera directement au dernier ensemble d’observations, certaines remarques s’imposent en ce qui concerne le contenu de sa communication. D’abord, il évoque la « coïncidence »(23) entre ce qui était en train de se mettre en place en France, d’un côté, et le processus d’opposition et mobilisation sociopolitiques mené au même moment en Espagne par des étudiants et des ouvriers organisés, dont on vient de traiter, de l’autre. C’est sur cette dernière aspiration, l’unité des acteurs engagés dans la lutte « audace, sans reculer devant rien », la fin et le moyen à parts égales, que la FUDE a mis l’accent dans son tract, ce qui peut bien constituer un point de comparaison par rapport non seulement aux organisations françaises, mais aussi au SDE, le groupe hégémonique du mouvement étudiant antifranquiste – même si pour ses militants, la FUDE demeurait le « fer de lance des étudiants espagnols »(24). Nonobstant ces similitudes, des différences foncières à propos des stratégies à suivre sont à signaler. Si l’on se souvient, par exemple, de la formule propre du SDE, pour « une université démocratique dans une société démocratique », laquelle se voulait en quelque sorte unitaire et consensuelle, des éléments de contraste apparaissent évidemment dans celle de la FUDE, en ce cas pour « une Université Populaire dans une République Démocratique Populaire »(25).

En effet, on ne peut comprendre cette disparité que dans sa congruence au sein d’un paysage socio-politique en transformation, où des ruptures de signe idéologique – sans négliger quand même le facteur générationnel – étaient en train de reconfigurer l’opposition antifranquiste en Espagne de même qu’en exil ; un phénomène à l’échelle mondiale qui touchait cependant des sociétés apparemment très éloignées entre elles, qu’elles furent ou non démocratiques. Le cas de la FUDE s’inscrit donc dans cette logique : fondée clandestinement en 1961 sous la forme d’une plateforme étudiante de confluence communiste et socialiste, la FUDE précéda la mise en oeuvre d’une double ligne d’action consistant à pénétrer l’architecture institutionnelle du régime, au fur et à mesure qu’elle construisait un contrepouvoir en dehors de ces structures-là en liaison avec le monde ouvrier(26). En 1965 la plateforme en question aboutit dans ce sens à la dissolution du Syndicat espagnol universitaire (SEU), l’organisme phalangiste officiel dont l’affiliation était obligatoire. Cela fut sans doute le plus grand succès de la FUDE juste avant son propre procès de déclin en tant qu’organisation. En ce sens, la décision de poursuivre la lutte dans une démarche la plus unitaire possible, en étendant l’espace politique de la FUDE vers d’autres courants, éventuellement en divergence avec le marxisme, amena la plupart de ses animateurs à concentrer leurs efforts sur le nouveau Syndicat démocratique, au détriment de la FUDE. Lorsque le PCE abandonna cette plateforme en 1967 en faveur du SDE, celle-là fut presque monopolisée par le PCE (m-l), en Espagne, en exil, jusqu’à être dissoute en 1968, quelques mois après les événements de mai – juin, en raison de sa faiblesse(27). Le récit laissé par ses militants en Mai 68, au-delà de la vanité de se proclamer « fer de lance des étudiants » au moment le plus critique de sa désintégration, témoigne du conflit subi, qui est mis – encore une fois – en relation avec la lutte française afin de mettre en cause leurs rivals : « dans le feu de vostre lutte, s’est démasqué le vrai visage du réformisme pacifiste, qui s’efforce toujours de freiner le développement des luttes populaires et, quand il n’y arrive pas, essaie de simuler un présumé soutien à ces luttes. De même, en Espagne, les partisans de la “réconciliation nationale” s’efforcent en vain de freiner la lutte des étudiants démocrates et anti-impérialistes, essayant de la dévier par la voie du “pacifisme civique” et du réformisme »(28).

Ce n’est donc pas par hasard que dans le tract du PCE (m-l)(29), dont on a parlé précédemment, cette problématique revient de manière encore plus spécifique. Il faut préciser que ce groupe, la première scission du PCE de Santiago Carrillo, cristallise le mécontentement de plusieurs militants avec les positions officielles adoptées à partir de 1954, à savoir la « réconciliation nationale » évoquée ci-dessus, consistant à ne pas privilégier le projet révolutionnaire mais la chute de la dictature à travers de méthodes pacifiques et l’alliance avec l’ensemble de forces démocrates, voire certains éléments dissidents du franquisme ; une stratégie qui vit son essor, tel qu’on l’a déjà perçu, dans les années 1960. Par ailleurs, sur le plan international, les thèses de la déstalinisation et de la coexistence pacifique du XXe congrès du PCUS en 1956, ainsi que la conférence des partis communistes d’Europe occidentale à Rome en 1959, où la voie parlementaire au socialisme est défendue, ne firent que légitimer encore plus la ligne du PCE. La confluence de trois groupes critiques, en exil comme en Espagne, fut opérée formellement à Bruxelles en décembre 1964, en donnant lieu ainsi au PCE (m-l) : un parti composé, pour la plupart, de militants jeunes par rapport aux cadres dirigeants de Carrillo, c’est-à-dire d’une génération née généralement après la guerre civile, qui faisait une lecture particulière de la conjoncture et qui, en prenant la parole, bouleversait les organisations traditionnelles de la classe ouvrière – ce qui fonde, à son tour, l’une des principales interprétations des années 68. À propos du PCE (m-l), cela s’est traduit par la contestation des décisions du PCE et donc par la restitution de la révolution prolétarienne comme moyen pour l’effondrement du régime et l’instauration d’une « république populaire », par une politique d’alliances frontiste, par un discours nettement anti-impérialiste et enfin par l’inscription au maoïsme international(30). D’où une forte critique partagée par des groupes homologues des deux côtés des Pyrénées, imposée dans un bilan diffusé en Mai 68 contre le PCF comme le PCE, dont les dirigeants, Waldeck Rochet, Carrillo ou Dolores Ibárruri étant exemples cités, sont ouvertement qualifiés de « traîtres », « saboteurs », « révisionnistes », voire « agents de l’impérialisme »(31).

Là-dessus on a plutôt essayé de situer dans son contexte l’intentionnalité de ces mots et leurs auteurs. Il reste néanmoins à préciser à quels comportements se réfèrent-ils, puisque ceux-ci constituent en effet l’objet de blâmes dans plusieurs des tracts du fonds Mai 68 du CHS. Il s’agit de la manoeuvre portée par le PCF et la CGT face aux mobilisations de mai – juin 1968, à savoir, leur rejet dans un premier temps puis l’intervention dans la grève ainsi que sa négociation avec le patronat et le gouvernement gaulliste. Ces actions sont représentées chez la première dissidence communiste espagnole comme un « coup de poignard dans le dos […] des luttes de la classe ouvrière et du peuple français, en s’opposant ouvertement à celles-ci dans certains cas » et sont comparées ensuite aux tactiques du PCE qui soutenait, selon l’organisation scindée, « l’aile opus-déiste et monarchiste des sphères dirigeantes du yankee-franquisme »(32). Or, le rôle du parti et du syndicat français en question ne nourrit pas que la critique de factions comme le PCE (m-l), mais aussi celle de mouvances telles que la libertaire, parmi d’autres. On conserve un tract destiné aux étudiants et travailleurs espagnols en France, émis par le Mouvement 22 Mars après le déclenchement de la grève générale, où cette problématique est envisagée à peu près dans les mêmes termes : en revendiquant que Mai 68 s’agissait d’une mobilisation « en dehors des soi-disant partis ouvriers », la répression étatique apparaît assimilée aux positions des « bureaucraties syndicales et politiques »(33). En fait, à l’égard de ce courant, ces dernières s’étaient donné pour but, après « avoir dénoncé et insulté les […] étudiants révolutionnaires », d’« “organiser”, “canaliser”, écraser en un mot le mouvement », donc viser à une récupération politique, en ce cas « comme en 1936 »(34). Enfin, pour le Mouvement 22 Mars, « les jeunes travailleurs et étudiants en France, en Espagne, en Italie ou en Allemagne […] que les étudiants et ouvriers hongrois, polonais et tchèques […] » devaient se battre contre toutes les formes d’exploitation, « à la fois le système capitaliste et le système dans les soi-disant pays socialistes »(35). Voilà donc la réalité polyédrique du sujet.

Considérons finalement l’histoire de l’immigration espagnole en France. Que celle-ci soit le résultat d’une politique économique échouée, soit l’évasion de la persécution d’idéologies ou de militances données, soit l’issue de secours vers un panorama créatif plus libre par rapport à un paysage culturel pollué par la pensée unique et la censure, peu importent ici les catégories. En fin de compte, ces dernières ont été construites pour représenter une réalité beaucoup plus complexe. Cette histoire ne devrait-elle pas négliger la manière et les conditions par lesquelles se placent les rapports entre les acteurs étudiés et les mouvements sociaux. Mais ce constat est d’autant plus indispensable lorsque l’on s’est donné pour tâche d’approcher l’échelle de l’analyse au moment 1968. Poser le problème du rôle joué par les Espagnols en France en Mai 68, c’est en fait s’interroger sur la participation du groupe d’étrangers le plus fourni du pays, composé presque complètement de salariés, dans l’un des épisodes de mobilisation sociale plus importants qu’a subi la France au XXe siècle. Cette problématique nous renvoie sans doute aux défis auxquels l’histoire de l’immigration, à côté d’autres domaines, cherche à répondre dès les années 1980 en ce qui est le cas français. Malgré tout, il est aussi nécessaire de ne pas saisir les immigrés qu’en tant qu’acteurs agissant uniquement à partir des interactions au sein des sociétés d’accueil : en d’autres termes, il faut ne pas oublier l’histoire toujours latente de leur(s) émigration(s), ce qui est particulièrement vrai pour la communauté qui nous a occupé, du moins dans les conditions qui la façonnaient en 1968. Les propos rapportés ci-dessus, qui font suite au dépouillage du fonds d’archives Mai 68 du CHS par le biais des Espagnols, visent à soutenir le prisme d’hétérogénéité sous lequel faut-il démarrer, en dépit des difficultés, toute recherche consacrée à leur expérience.

Les documents du fonds offrent plusieurs pistes dans ce sens et, bien qu’ils doivent être croisés évidemment avec d’autres sources, d’autres producteurs donc d’autres points de vue, les tracts commentés fournissent cependant un regard fondé sur nombreux acteurs engagés ainsi que sur multiples problèmes dont on a essayé de montrer quelques lieux communs de même que de véritables causes de divergence. De cette façon, dans la présente recension on s’est efforcé en somme à s’adapter aux sources et donc à équilibrer nos observations à ce qui se passait en France aussi bien qu’en Espagne, dans une démarche comparatiste attentive aux regards transnationaux, mais également aux conflits subis au sein même des deux contextes ; des conflits qui pourtant apparaissent entremêlés dans des nombreux cas. Il convient par la suite de remarquer l’opportunité du fonds pour l’étude toujours à faire sur les comportements de ces étrangers en Mai 68, leurs engagements et leurs craintes. Néanmoins, le lecteur aura pertinemment noté une sorte de décalage entre, d’un côté, le volume d’information provenant d’acteurs militants et portant donc sur des questions plutôt partisanes et, de l’autre, celui des documents consacrés exclusivement aux immigrés espagnols ordinaires en dehors de ce genre d’enjeux. De fait, on ne trouve aucune source produite par ces derniers dans le fonds. Mais il s’agit toutefois d’un déséquilibre qui réside dans les propres caractéristiques de la colonie espagnole de l’époque. Tel que nous l’avons signalé dans l’introduction, c’est au cours de la décennie après Mai 68 que s’est produit le vrai décollage associatif des immigrés espagnols des années soixante en raison du prolongement inattendu de leurs projets migratoires. Parfois ils ont aussi vécu des processus de politisation à travers certaines stratégies oppositionnelles antifranquistes. Mais cela constitue, bien sûr, toute une autre histoire.