Par Ingrid Holtey

«Le système vacillait»: Mai 68 en Allemagne

L’exposition présente cinq témoignages de groupes de jeunes et d’étudiants français et allemands. Critiquant « l’autoritarisme », « la renaissance du fascisme » et « la sélection brutale à l’entrée de l’université », les déclarations expriment une solidarité transnationale.

Qu’est-ce que relie les étudiants français et allemands qui sont descendus dans la rue en 1968 pour manifester pour une autre université et un autre société ?

En 1968, une vague de contestation touche la quasi-totalité des pays industrialisés occidentaux. Cette contestation s’attaque à certaines des institutions centrales des démocraties occidentales au nom de leurs principes et de leurs valeurs, remet en cause le monopole de la représentation politique exercé par les partis et les groupes d’intérêts établis, et les confronte à un contre-pouvoir et à un contre-public. Parmi les acteurs de cette contestation, les étudiants et les jeunes constituent un groupe central ; mais ces mouvements protestataires sont cependant bien plus qu’une révolte des étudiants, de la jeunesse ou d’une génération. La réduction des protestations à un conflit de génération cache leur ampleur, leur portée et leur orientation. D’un point de vue analytique, les protestations peuvent être décrites comme des « mouvements sociaux », qui réclament des transformations sociales en profondeur et mobilisent des soutiens pour y parvenir.

La formation du mouvement de 1968 en Allemagne s’est effectuée à travers un lent processus de mise en réseau de groupes hétérogènes et de mouvements partiels, qui s’est étendu sur une phase de trois ans, de 1965 à 1968. L’opposition extra-parlementaire (APO), pour reprendre le nom donné au mouvement de 68 en Allemagne fédérale, se composait du mouvement étudiant, de l’opposition aux lois d’urgence, ainsi que du mouvement qui fut appelé de « la Marche de Pâques » campagne pour démocratie et désarmement. Une crise politique comparable à celle fin mai en France ne s’est pas produite en Allemagne fédérale. Néanmoins, les « événements de 1968 » , comme l’a formulé le poète et l’écrivain Hans Magnus Enzensberger, ont donné l’impression que « le système s’est échelonné ». Comment cela s’est-il produit ?

Première thèse

Une réorientation cognitive de la gauche a précédé les mouvements de 68

Des mouvements sociaux naissent de l’action sociale qui rend visibles des conflits et es tensions existant au sein d’une société. Mais il existe toujours plus de tensions et d’antagonismes structurels que de mouvements sociaux. Pour qu’un processus de mobilisation de l’action sociale naisse et se développe, l’action doit être cadrée par certains schèmes cognitifs et orientés vers des objectifs définis. Une réorientation cognitive de la gauche a précédé les mouvements de 68, qui se sont perçus comme des mouvements de gauche nouveaux. La Nouvelle gauche intellectuelle en France s’est regroupée autour de revues comme Socialisme ou Barbarie (1949-1966), Arguments (1956-1962) et Internationale Situationniste, en Allemagne fédérale autour des revues Das Argument (1969 ff), inspiré de la revue parisienne Arguments, la neue kritik (1961-1969) et de Das Kursbuch (1965 ff). La Nouvelle Gauche en Allemagne, qui a suivi les débats des cercles français, s’appuyait également sur la théorie critique de l’école de Francfort. Près de trente ans plus avant les intellectuels de la Nouvelle-Gauche, l’Institut de recherche sociale de Francfort avait entrepris une révision fondamentale de la théorie marxiste et du concept de socialisme de la gauche traditionnelle. Ils avaient identifié la catégorie d’autorité comme une catégorie clé pour comprendre le présent.

Ce que les intellectuels dissidents mettent en mouvement, ce sont des idées qui gagnent le pouvoir d’avoir un effet. Ainsi quand les groupes d’étudiants se réfèrent à ces idées : en France les Enragés et le mouvement du 22 mars, en Allemagne l’Association Allemande des Étudiants Socialistes (Sozialistischer deutscher Studentenbund, SDS). La base et le point de départ de leur mobilisation ont été l’université.

Deuxième thèse

La mobilisation des mouvements des 68 présente des similarités : le processus se déroule sur fond de crise structurelle des universités – la guerre du Vietnam leur imprime une accélération et une internationalisation

En France, le nombre des étudiants triple entre 1960 et 1968; il double en Allemagne fédérale. Pour adapter les offres d’enseignement à la demande, des initiatives législatives en vue d’une réforme fondamentale des études ont été discutées et présentées en France et en Allemagne. De part et d’autre du Rhin, l’accent a été mis sur l’accélération du flux d’étudiants à l’université et sur l’adaptation de l’enseignement aux besoins de l’industrie en particulier et de l’économie en général.

La Nouvelle Gauche étudiante s’est opposée à ce qu’elle appelle “l’industrialisation de l’université”. Elle s’est élevée contre la spécialisation du transfert de connaissances ainsi que contre la sélection sociale inhérente aux études universitaires et contre les structures autoritaires du système universitaire. Pour contrecarrer cette évolution, les groupes étudiants de la Nouvelle Gauche commencent à exiger la participation étudiante dans toutes les instances universitaires (« parité au tiers », « tripartisme ») et/ou la création de contre-institutions dans le cadre des institutions existantes. Cependant, ni en République fédérale d’Allemagne ni en France, les problèmes de politique de l’enseignement supérieur n’alimentent la dynamique de mobilisation des mouvements de protestation.

Troisième thèse

Ce sont les « événements critiques « (Bourdieu) qui ont conduit au transfert des protestations des universités vers d’autres espaces et groupes sociaux : les entreprises en France, les chrétiens engagés et pacifistes, les syndicalistes, les intellectuels libéraux et les libéraux radicaux en République fédérale d’Allemagne

Selon Pierre Bourdieu, les « événements critiques » ne sont que des événements historiques qui a) synchronisent la perception d’acteurs hétérogènes, b) entraînent une rupture avec la vie quotidienne, l’ordre des choses, la perception « normale » du temps, c) forcent ainsi les individus et les groupes à prendre position et enfin d) évoquent et projettent des attentes et des ambitions. L’événement critique en France est la nuit des barricades (10/11 mai), au cours de laquelle des étudiants et des jeunes occupent une enclave dans le Quartier Latin après une manifestation et commencent à construire des barricades de façon ludique et spontanée. Les événements dramatiques de la nuit des barricades lient les mouvements étudiant et ouvrier dans une manifestation commune contre la répression et contre le gouvernement le 13 mai. Ils enclenchent ainsi un mouvement de solidarité qu’on pourrait appeler, en suivant Robert Musil, « la grande action parallèle ».

En Allemagne fédérale, il y a deux événements critiques comparables à la nuit de barricades : C’est d’abord le 2 juin 1967, la mort de l’étudiant Benno Ohnesorg d’une balle tirée par un agent de police : la mort tragique de cet étudiant suscite un mouvement d’indignation dans tout le pays. Les contestations étudiantes s’étendent du centre de Berlin à toutes les universités allemandes. « L’événement critique » mobilise la sympathie et les protestations du public libéral. L’opposition extra-parlementaire a interprété les événements du 2 juin à Berlin comme une mesure d’urgence anticipée et a dirigé les protestations vers la lutte contre les lois d’urgence. Ces lois, qui devraient garantir l’action de l’Etat dans des situations d’urgence, comprenaient des restrictions aux droits fondamentaux (droit de grève, liberté de mouvement, etc.) restreignaient les droits du Parlement. Ils évoquaient les souvenirs de la fin de la République de Weimar et de la montée du national-socialisme et donnaient l’impression d’être confronté à un « nouveau fascisme » (Doc 4).

Partout dans la République fédérale sont nés des comités de base contre les lois d’urgence. En généralisant et en politisant le 2 juin, l’opposition extra-parlementaire (APO) a lié les protestations à un objectif politique immédiat qui visait principalement à préserver l’État et l’ordre social. L’APO était, si l’on veut, une « coalition négative » pour écarter la menace que les lois d’urgence faisaient peser sur la démocratie.

Parallèlement, une autre campagne est lancée à la suite des événements du 2 juin : celle contre la presse de Springer, qui, selon l’opposition extraparlementaire, avait conduit à une atmosphère de pogrom contre les étudiants. Cette idée apparaît confirmée, lorsque le 11 avril 68 Rudi Dutschke, figure emblématique du mouvement allemand, est victime d’un attentat. Cet « événement critique » joua le rôle d’un événement qui coordonne des représentations collectives. Tout se noue à Pâques 1968 en Allemagne fédérale autour du blocage de la presse Springer et des affrontements qui s’ensuivent. Ces affrontements font deux morts à Munich à la suite d’une intervention des forces de l’ordre. Des émeutes spontanées se produisent dans toutes les villes à Pâques. Mais la classe ouvrière dans toute son ampleur n’a pas été mobilisée en République fédérale, ni par des actions individuelles spontanées, ni par une grève de sympathie organisée. Cette dernière n’aurait guère été possible en Allemagne, qui ignorait toute tradition des grèves politiques ; pour la première, il manquait des groupes de cadres de la nouvelle gauche dans la population active.

De plus, la Nouvelle Gauche ne disposait pas d’un langage compréhensible pour ceux qui devaient être mobilisés. Contrairement aux ouvriers français, les Allemands ne connaissaient pas la terminologie marxiste – en raison de la persécution et de la répression des partis de gauche sous le national-socialisme, de l’interdiction du Parti communiste en 1956 et de l’éloignement de la social-démocratie par rapport au marxisme après 1959. Mais ce qui manquait le plus pour unir temporairement les acteurs hétérogènes, c’était surtout une formule magique telle que « l ‘autogestion ». Elle n’était pas facile à transférer en Allemagne, car elle ne pouvait pas être un objectif politique du mouvement syndical compte tenu des longues luttes qu’il avait menées pour le concept de cogestion.

Quatrième thèse

Les mouvements de 68 étaient – par-delà les différences nationales – des mouvements visant à accroître les chances de participation. Leurs idées forces – « participatory democray », « autogestion »/« autogestione », «Mitbestimmung» (cogestion) ou «Parität» (« parité ») – étaient dirigées vers une démocratisation de la société « par le bas »

Ce n’est pas la conquête du pouvoir politique, mais la transformation des structures de pouvoir qui, rétrospectivement, a constitué la spécificité des mouvements de 1968. La transformation des structures de direction et de décision passait par l’abolition de la domination et des hiérarchies. Antiautoritaires, antihiérarchiques et antibureaucratiques dans les objectifs qu’ils cherchaient à atteindre, les mouvements de 68 critiquaient les rapports de pouvoir dans tous les domaines de la société : dans les entreprises et les bureaux, les écoles et les universités, les théâtres et les maisons d’éditions, dans les Eglises, la famille et les relations sexuelles. Ils misaient sur une politisation et une démocratisation de la société « par le bas ». Ils proposaient, transmettaient et diffusaient ainsi une nouvelle conception de la politique. Celle-ci impliquait que l’on ne se contente pas de régler les problèmes par les canaux établis de la politique, mais que l’on s’en empare, qu’on les formule, qu’on cherche des voies et des moyens permettant de les résoudre et d’expérimenter des solutions : par l’auto-organisation et l’auto-administration, par des contre-institutions et par l’exercice d’un contre-pouvoir.