Par Françoise Blum

Une Maison en décolonisation

La première pierre de ce qui est aujourd’hui la Résidence Lucien Paye a été posée le 21 juin 1949 par le Ministre de la France d’Outre-mer et la Maison, baptisée Maison de la France d’Outre-mer ouvre ses portes aux premiers étudiants à la rentrée 1951. En 1949, l’Empire français n’est plus, remplacé par l’Union française, et les anciens sujets coloniaux sont devenus des citoyens sans que l’on sache encore très bien ce que recouvre cette citoyenneté de l’Union française. Les choses évoluent encore et en 1956 la loi-cadre dite Deferre consacre l’autonomie de gestion des différents territoires. En 1960, ce sont cette fois les indépendances -la Guinée dès 1958. Les étudiants africains en France ont donc pu, au cours de leur séjour changer de statuts, et passer de citoyens de l’Union française à citoyens des états désormais indépendants.

La politique en matière d’enseignement de la métropole avait été jusqu’à la deuxième guerre mondiale, très malthusienne. Il s’agissait surtout de former des auxiliaires des français. Après la guerre, la donne change et l’enseignement dans les colonies est aligné sur celui de la métropole. Mais la première université d’Afrique francophone, Dakar, n’ouvre ses portes qu’en 1957. Les étudiants africains n’ont donc d’autre choix que de venir poursuivre des études supérieures en métropole. Entre 49 et 60 leur nombre explose passant de 500 à 8 000 dont 44%de boursiers, et 19% de filles. Se pose donc le problème du logement, d’autant plus crucial pour ces étudiants qu’ils se heurtent au racisme des logeurs privés. Certes la construction de la Maison répond à ce besoin mais aussi à une préoccupation qu’on pourrait qualifier de géo-stratégique : la formation des cadres de ce que l’on pense dans les années 50 comme « la plus grande France ». Tel est en tous cas le discours. La Maison est doté de 249 lits, répartis entre les Territoires qui payent pour eux, ce qui ne suffit évidemment pas à régler le problème du logement. Au sein de la Fondation, la maison garde son autonomie.

Et la Maison se remplit donc. De 1951 à la fin des années 70, elle va vivre de multiples péripéties, liées aux contestations des résidents et à la fin de l’Empire français d’Afrique, aux indépendances africaines. Si l’année 60 est celle des indépendances, elle ne signifie pas de changement immédiat et brusque dans nombre de domaines. A la Maison de l’Afrique, les lits des Territoires deviennent ceux des États (Nouvelle-Calédonie, Polynésie et Saint-Pierre-et-Miquelon exceptés), et les résidents revendiquent en 1968 d’avoir un directeur africain, dont l’autorité sera tout autant contestée que celle de son prédécesseur français. Mais cela ne va pas durer et la Cité va reprendre en main la maison, changer les statuts et lui faire perdre son autonomie, tout en restreignant de plus en plus le rôle des États et ambassades africaines. La volonté de « brassage » peu affirmé au début devient aussi de plus en plus nette, même si les faits restent bien en-deçà des vœux exprimés.

La Maison de la FOM est, dès son ouverture un haut lieu de contestation. Les étudiants africains n’ont pas attendu 68 et l’année 68 n’est en fait pour eux qu’une sorte de crescendo.

Les premières contestations

Les premières contestations interviennent donc très tôt après la création de la maison. L’année 1953 voit croître l’opposition au directeur et ce en fonction de deux éléments. Le premier est la contestation de la légitimité du comité de résidents qui serait sous la tutelle du directeur ; le second motif d’opposition est l’exclusion d’un résident pour cause de visite féminine indue. Les deux « causes » vont bientôt être associées dans les revendications, et l’agitation s’amplifie à la Maison de la FOM d’autant plus qu’elle se greffe sur des manifestations déjà existantes au Pavillon de l’Arménie. Une Assemblée Générale est improvisée lors d’une séance de ciné-club, le 13 mars, manifestation qui conduit le directeur à expulser les meneurs : Charles Carrère, Bounaima Nourou, Papa Gallo Thiam, Babacar Niang. Une nouvelle AG, le 23 mars, décide la cessation de toutes les activités de la maison, la grève des loyers et de la cafétéria. Une manifestation de soutien aux résidents de la maison de la FOM réunit 4 à 500 étudiants, le Parti communiste soutient aussi l’action dans les colonnes de l’Humanité, d’autant plus que Papa Gallo Thiam est champion de France de saut en hauteur, et un tract des étudiants communistes s’offusque :
« En effet, dès la fin de l’année dernière des actes d’arbitraire ont été commis par Messieurs GASTON et MASSON directeurs de la FOM et de l’Indochine – pavillons coloniaux – seuls coiffés de comités de surveillance comprenant des parlementaires des personnalités de l’administration coloniale des capitalistes d’Outre-mer, comités destinés à faire un choix politique parmi les résidents. »

Finalement, après tractations et interventions diverses, le directeur cède sur toute la ligne. C’est la réintégration des exclus – qui n’avaient d’ailleurs jamais quitté les lieux. Un nouveau comité de résidents est élu dont le bureau est justement composé par les contestataires et la vie reprend son cours ordinaire. Ce premier mouvement est important parce qu’il annonce déjà formes d’action et revendications ultérieures. Les étudiants africains s’élèvent contre l’arbitraire et contre un mode de gouvernance spécifique aux pavillons coloniaux. Ils participent aussi à l’agitation endémique qui secoue la cité. Quant aux visites féminines si on songe que c’est, quinze ans plus tard, la question de la mixité des dortoirs universitaires qui va être au fondement de la révolte nanterroise, on peut considérer que cette question est tout sauf insignifiante : le privé n’est-il pas politique ? Quant aux modes d’action, grèves des loyers et boycott de la cafétéria, ils seront abondamment utilisés par la suite.

Une nouvelle affaire advient, deux ans plus tard, qui met l’accent sur d’autres aspects de la vie des étudiants d’Outre-mer. Il s’agit, en décembre 1955, d’une question de restaurant à la Cité. Les résidents de la Maison de la FOM demandent que le restaurant du Parc Ouest de la Cité soit accessible aux étudiants de la FOM, que ceux-ci soient ou non résidants, et, en conséquence, refusent de présenter leur carte à l’entrée. Le restaurant est alors fermé par le recteur Marchaud, président de la Fondation nationale. Une commission des revendications pour le restaurant de la FOM se met en place qui comprend, outre les délégués de la Maison de la FOM, les représentants de l’Association des étudiants d’origine malgache (AEOM) et de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). L’affaire s’envenime, un comité des pavillons s’oppose à ce qui serait un privilège accordé à la France d’Outre-mer, le président de l’Association internationale des résidents de la Cité universitaire de Paris (AIRCUP) , Jean Charlot, écrit à Senghor, le futur président de la République du Sénégal qui est alors député, pour lui demander d’intervenir dans le sens d’un assouplissement des contrôles à l’entrée et ce pour, dit-il, ne pas envenimer une affaire qui pourrait susciter des réactions racistes face au « racisme » des étudiants d’Outre-mer. On ne sait si Senghor intervint mais c’est tout-à-fait possible quand on connait le souci que le futur président du Sénégal avait de l’enseignement et éducation. En 1958, c’est le sénateur du Gabon, le très raciste et réactionnaire Durand-Réville, membre du lobby colonial, et par ailleurs membre du CA de la maison de la FOM, qui écrit au Ministre François Poncet pour dénoncer la « discrimination anti-blanche » faite à l’entrée du restaurant. Ce qui semblerait dire que les étudiants africains ont peu ou prou obtenu gain de cause.

Ces premières revendications ont donc un aspect assez corporatiste mais permettent incontestablement de forger des techniques d’opposition, une opposition qui va se politiser.

En effet, au-delà de la Cité universitaire, ces débuts des années 50 sont celles où les étudiants africains en France s’organisent et politisent très vite leurs revendications. Solitude, dépaysement, problèmes spécifiques en matière de logement ou équipements divers les conduisent rapidement à s’organiser au sein de deux associations : l’Association des étudiants d’origine malgache (AEOM) pour les Malgaches, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) pour les autres Africains. L’une comme l’autre, d’abord très corporatistes dans leurs premières années d’existence se radicalisent et sont à l’avant-garde dans la revendication d’indépendance totale et sans condition. L’état-major de la FEANF, modéré dans les trois premières années, infléchit ses positions dans un sens marxiste et révolutionnaire. Une forte proportion de ses membres sont liés au Parti communiste dont ils appartiennent au « Groupe de langues ». Les résidents africains de la cité sont rattachés à la section des provinces de France dont le siège est à la Maison du même nom. A partir de 1957 et de la création du parti africain de l’indépendance, marxiste, dans la ville de Thiès ils seront nombreux également à en être membres. Les montées en revendication à la maison de la FOM correspondent en fait à une montée en revendications bien plus générale des étudiants africains, et à leur opposition à toute forme de réformisme, comme à toute forme de paternalisme colonial. Si l’on considère le seul comité exécutif de la FEANF, c’est-à-dire son organe directeur, on y trouve de nombreuses personnes ayant séjourné à la cité : Abdoul Bâ , Babacar Niang, Ousmane Camara, Amady Aly Dieng , Mamadou Barry, Louis Koffi Amega, Bassirou Barry, Assane Bâ, Habib Thiam, Cheikh Bâ, Magatte Thiam, Mamadou Sarr, Emmanuel Ngassa, El Caba Touré, Jean-Jacques Ekindi etc, et quelques autres simples militants comme le futur président Abdou Diouf. Le guinéen Charles Diané raconte dans son histoire de la FEANF comment il a mené en 1959, à la maison de la FOM, une grande grève des loyers qui a duré six mois, et ce dans le but de protester contre une augmentation.

Un point de chute

D’une certaine façon la FEANF s’est toujours considérée comme chez elle à la Maison de la FOM, de même que dans l’autre haut lieu des étudiants africains à Paris : le 69 boulevard Poniatowski (« Ponia »), immeuble appartenant aux États d’Afrique de l’Ouest. Ces deux lieux sont les « maisons africaines » de Paris plus encore que les foyers dont le caractère national ne sied pas forcément à des jeunes gens et jeunes filles qui se veulent panafricains. L’ancien président de la FEANF Ousmane Camara a fait de la Maison de la FOM comme de « Ponia » une description fort pittoresque qui corrobore quelque peu les propos des directeurs, tout en n’en ayant pas, bien entendu, la coloration indignée :
La chambre 238 que je partage ensuite avec Amady Aly Dieng deviendra un véritable lieu de pèlerinage des anciens étudiants parce qu’elle a été non seulement un dortoir pour étudiants « clandestins » (parmi lesquels Papa Gallo Thiam(1), champion de France de saut en hauteur de l’époque, élève en formation à l’école des Arts et métiers, qui aménage avec son chevalet et Birane Wane, que les évènements de mai 1958 ont transformé en ʺ réfugiéʺ) mais également dans la journée, un club où se côtoient dans un joyeux désordre , Henri Lopès, Abdou Diouf, Amady Aly Dieng, Raymond Charlier et son épouse Tatiana, Roland Depret, tous trois amis de Papa Gallo Thiam. Quand, l’année suivante, en 1959, je bénéficie d’une chambre individuelle, c’est Abdou Diouf qui prend ma place dans la chambre 238 et perpétue ʺ la traditionʺ.

Le pavillon de la FOM, la maison de l’AOF boulevard Poniatowski dans le 12e arrondissement et la résidence universitaire Jean Zay d’Antony forment le triangle de ce qui pourrait s’appeler ʺ Little Senegal ʺ. Au côté des étudiants régulièrement attributaires de chambres, évolue une armée de clandestins aux occupations plus ou moins avouables. Au sous-sol de la FOM un restaurant clandestin sénégalais sert un ʺ tiébou dieuneʺ et un ʺmaféʺ qui n’ont rien à envier à leurs homologues préparés au Sénégal.

Et Charles Diané décrit une forme de partition :
De fait la Cité internationale et le pavillon de la France d’Outre-mer du 47 boulevard Jourdan sont devenus pratiquement le point de chute de tous ceux qui, ayant achevé le premier cycle universitaire à Dakar sont automatiquement orientés sur la France. A l’opposé et de l’autre côté de la petite ceinture parisienne, la maison d’Afrique du boulevard Poniatowski, à la porte Dorée est le domaine des durs du mouvement, de ceux qui sont de toutes les pétitions, de toutes les manifestations de toutes les marches. C’est aussi le véritable fief du PAI(2). Ici, le titre de gloire c’est l’expérience acquise dans les batailles du quartier latin ; là-bas, au boulevard Jourdan, on s’installe avec les auréoles acquises sur le terrain, en Afrique même.

Après 1960, et donc les indépendances, les incidents, manifestations et mouvements de tout genre continuent, et montent en intensité puisque l’on constate à plusieurs reprises des faits d’occupation et de séquestration du personnel. Les stratégies de lutte sont donc plus radicales, ce qui correspond à une évolution générale des mouvements sociaux dont l’occupation de locaux (usines, lycées, bureaux etc) devient dans les années 60 une pratique récurrente pour culminer en 1968. En cela, les étudiants africains suivent donc le (dés)-ordre général. En 1962 par exemple, les résidents déclarent la guerre au nouveau directeur J.V. de Pémille, qui a pris ses fonctions en novembre 1961, et formulent toute une série de revendications jugées inacceptables, dont la cogestion, ce qui est bien dans l’air du temps et une revendication portée par l’ensemble du mouvement étudiant. A la tête du mouvement, il y a des hommes de la FEANF, cités plus haut, Magatte Thiam, Mamadou Sarr, etc . Grève de loyers, occupation des locaux, intervention de la police tels sont les trois termes qui deviennent d’ailleurs usuels dans les années 60 et 70. C’est à partir de ce mouvement de 1962 que la Résidence fermera ses portes l’été. Les indépendances n’ont guère d’impact sur les modes d’action des étudiants mais elles induisent néanmoins d’autres effets. Les ambassades prennent le parti des résidents contre la direction, réclamant des comptes alors même que les différents pays prennent des mesures de rétorsion contre leurs étudiants en France, et ce d’autant plus quand ceux-ci vont, à partir de 1967, occuper systématiquement leurs ambassades, pour protester contre les politiques souvent autoritaires des états. Mais les États considèrent incontestablement que c’est à eux qu’appartient la police d’une Maison où ils ont des « lits fondés », et non à la direction. La solidarité nationale joue alors qu’elle ne joue plus quand il s’agit d’enlever sa bourse à un étudiant trop contestataire. Dans le cas de la cité, les ambassades prennent donc plutôt le parti de leurs étudiants qui, par ailleurs, ne se privent pas de les solliciter, alors même qu’ils contestent aux pouvoirs en place en Afrique toute légitimité. Pour en revenir aux événements de 1962, et suite à l’intervention de la police, les résidents sont expulsés et la maison fermée pour l’été.

1968

C’est en 1968, ce qui n’a rien d’étonnant, que les résidents de la Maison de la FOM obtiendront certaines satisfactions contre une administration « néo-coloniale » : une participation à la gestion, une nouvelle dénomination – Maison d’Afrique – pour leur résidence et un directeur africain : le dahoméen Damien Agboton. Mais leur satisfaction sera de courte durée :
« A bas l’administration néocoloniale de la Maison d’Afrique ».

Le 16 mai 1968, après des années d’administration de type foncièrement colonial et réactionnaire de la Maison alors des états et pays d’Outre-mer, les résidants et étudiants africains aidés de leurs camarades de la Cité jetaient bas le directeur colonialiste et sa clique et exigeait pour la Maison un statut nouveau correspondant à la réalité de la Maison. Entre autre, les étudiants et les résidants africains un statut (sic) marquant plus la participation des étudiants dans la gestion de leur Maison. ; la représentativité plus réelle de ceux qui finançaient la gestion de la Maison : c’est ainsi qu’ils exigèrent leur participation paritaire à tous les niveaux, juste et y compris dans le conseil d’administration et demandèrent une représentation plus marquée des États au niveau du Conseil d’administration qui était entièrement entre les mains des colonialistes français. Après des longues négociations avec l’administration, compte tenu de la nature néo-coloniale des États africains, les étudiants ne purent obtenir que le changement de nom de la Maison qui devint « Maison d’Afrique ». La présence d’un directeur africain, la cogestion est absolument bidon ; en effet dans la cogestion que nous proposait l’administration, le directeur ne pouvait jamais être mis en minorité car en cas de conflit avec le directeur et les autres c’est le conseil d’administration qui tranche lequel renferme : 6 résidants sur 27 membres et en plus en cas de partage des voix, le directeur président du comité de gestion tranche en dernier ressort. C’était en fait dans le domaine de la gestion de la Maison un simulacre de changement de pot sans changement de contenu. C’est pourquoi le CA conscient de sa mission et après décision d’une assemblée générale des résidants décida de ne pas cogérer. Le nouveau directeur d’origine africaine n’était autre qu’un produit de l’administration coloniale et de la réaction française, d’esprit et de pratique réactionnaires car caractérisé par une incapacité et une ignorance évidentes dans la gestion de la Maison.

Et le futur directeur Valigny décrit ainsi la situation :
« Réputée ingouvernable, anarchique et sale, c’est là qu’un des derniers directeurs français, Monsieur de Pémille, ne dut son salut, en mai 68 qu’à la prudente retraite qu’il opéra. Les autorités françaises crurent alors agir avec sagesse en donnant à ces jeunes noirs échauffés et insurgés un directeur noir, le Docteur Agboton, Dahoméen. Après l’euphorie de son intronisation, des jours plus difficiles survinrent qui, après pugilats, rixes, coups et blessures, s’achevèrent par l’éviction du directeur par voie d’autorité rectorale…… »

La Maison de la FOM, devenue plus ou moins officiellement après 1960 Maison de l’Afrique, va être reprise en main par le délégué général de la Cité, Pierre Marthelot. Agboton est mis à la porte. Les résidents-occupants de la Maison sont expulsés par les CRS le 7 août 1972, et la maison fermée jusqu’à une date indéterminée. Un administrateur judiciaire est nommé chargé de liquider le passif de la Maison, non sans mal également car Agboton n’aurait pas eu une gestion rigoureuse et n’aurait pu rendre l’ensemble des documents y afférant. Un chargé de mission, qui devient ensuite directeur, est également nommé pour remettre les lieux en état : il s’agit du gaulliste de gauche et directeur de l’Association culturelle et sportive des étudiants malgaches et africains (ACSEMA) Maurice Valigny. Les statuts sont révisés et un avenant ajouté à l’acte de donation.

Maurice Valigny décrit les lieux tels qu’il les a trouvés à sa prise de fonction :
….la visite des chambres donne de l’état d’esprit des locataires une idée bien précise. Il s’agissait de l’occupation d’une sorte de forteresse que l’on organisait au mieux pour y durer et pour y résister. Aux murs, des slogans, des cartes, des tracts, des sortes de dioramas souvent malhabiles et curieusement primaires. De la FEANF, la jarre aux cent trous(3), bouchés par des mains associées avec, accolé comme instrument de progrès et de civilisation, un magnifique pistolet-mitrailleur(4)

La remise en état, grâce notamment à des crédits du ministère de l’éducation nationale va durer jusqu’au 4 octobre 1973, date à laquelle la maison peut de nouveau accepter ses premiers résidents, triés sur le volet. La maison est renommée, sur proposition de Pierre Marthelot, Résidence Lucien Paye, du nom de l’ancien recteur Lucien Paye, ancien ministre de l’éducation nationale et diplomate ayant été en poste au Maghreb et au Sénégal. Il s’agit aussi d’éviter « les noms pouvant faire illusion sur l’aspect purement national des Maisons qu’elles n’ont pas statutairement (Maison de l’Afrique) ». Noms et statuts sont désormais à l’unisson.

L’agitation n’a pas cessé avec la reprise en main de la maison.

Dès mai 1974, un conflit oppose la direction aux résidents qui occupent les lieux et séquestrent le personnel pour se faire entendre. Un commissaire de police, le délégué général et le secrétaire général administratif de la cité internationale, venus parlementer, sont séquestrés à leur tour. Les protestataires réclament la réintégration d’un étudiant sénégalais expulsé et de participer au Conseil d’administration. C’est l’intervention des CRS qui permettra de libérer les « prisonniers » et de déloger les occupants, dont certains seront mis – assez brièvement – en garde-à-vue. Durand-Réville, encore lui et toujours membre du CA de la Résidence Lucien Paye se fait alors grand connaisseur de la psychologie africaine. Certes il faut que jeunesse se passe mais il y a un « problème spécifique à la maison et qui dérive de la nature africaine : les étudiants africains ont une très sûre intuition, en cas de conflit, de la partie la plus forte. Plus que n’importe qui, ils sont sensibles à l’autorité. S’ils sentent que la partie qui est en face d’eux est disposée à céder aucun résultat positif n’est à espérer… ». L’agitation endémique qui perdure tout au long de l’année est mise sur le compte de l’influence d’un perturbateur français membre de l’AJS. Valigny fait le récit fort désabusé de ses déceptions avec la Maison d’Afrique et ajoute :
“Je sentais un chef d’orchestre omni-présent. Je l’ai rapidement repéré. Dans cet univers africain, c’était un blanc, affilié à un groupe trotskyste. Il était habile, efficace, sous des dehors falots… Il est arrivé à la Résidence les mains vides, escorté de quatre Africains athlétiques portant ses bagages. J’ai vraiment vu cette scène incroyable. Par la suite, j’ai souvent pensé en le regardant avec ses gens d’escorte, à ce personnage germanique, Hans le joueur de flûte. Car c’était bien noyer qu’il les menait. J’ai d’ailleurs souvent été ulcéré à ces atteintes de fait à la dignité africaine. Et c’était moi le colonialiste ! Et c’était moi le colonialiste !(5)…”

Durand-Reville, Valigny…. ce ne sont là que quelques citations qui témoignent d’un fait plus général : les commentaires sur les évènements à la Maison de la FOM-Résidence Lucien Paye, renvoient souvent à un mode d’explication lié à une psychologie africaine spécifique – enfantine si l’on en croit l’allégorie du joueur de flûte – et, bien sûr, forgé au moule des préjugés les mieux partagés. La maison est réputée ingouvernable alors même que l’agitation qui y règne est bien plutôt le fait général d’années ultra-politisées. En 1976, une grande crise dite « l’affaire des dessus-de-lit » secoue encore une fois la maison. Le directeur a retenu sur les cautions des sommes correspondant d’après lui à des dégâts faits sur les couvre-lits. Cela suscite une levée de boucliers, les résidents déclarant que les couvre-lits sont inflammables et donc dangereux. La Maison est de nouveau occupée. Le personnel de la maison se met alors en grève pour protester contre « injures, voies de fait, séquestration dont a été victime une partie du personnel etc ». A cela les résidents répliquent que c’est le directeur qui a forcé le personnel à la grève. Le personnel publie alors une mise au point accusant les seuls résidents.

Ce qui est cependant vraiment nouveau en 1976, ce sont les mesures de rétorsion, qui s’inscrivent d’ailleurs dans le paysage général tant des politiques d’immigration, que de la décrue des luttes sociales, et du tour de vis répressif. Des bourses FAC sont supprimées et surtout quatre résidents sont expulsés de France. Il y avait déjà eu des expulsions d’étudiants soit du fait du gouvernement français pour trouble à l’ordre public ou autres motifs du même genre soit à la demande des gouvernements africains. Ces expulsions, dont une grande vague en 1961 suite aux manifestations en hommage à Lumumba et contre l’explosion de la bombe A, avaient d’ailleurs rendu prudents les étudiants africains qui s’interdisaient de manifester sur la voie publique et réservaient leurs mouvements à leurs espaces, aux territoires qu’ils ressentaient comme leur appartenant : ambassades et…Maison de l’Afrique. Mais pour la première fois, en 1976, les expulsions touchent des résidents de Lucien Paye, en raison de leur action au sein d’une Maison qui n’est plus tout-à-fait Maison d’Afrique. C’est là une des multiples manifestations d’une politique restrictive et répressive à l’égard de l’immigration, que celle-soit étudiante ou travailleuse. Les tracts qui défendent les étudiants prennent aussi alors de façon plus générale la défense des immigrés.

Les ressortissants de l’ex France d’Outre-mer, après avoir été citoyens puis étrangers sont devenus des immigrés.

On s’arrêtera là dans cette petite histoire de la FOM car on est entré dans cette deuxième moitié des années 70 dans une nouvelle ère, dont les fondamentaux sont toujours en place : une ère aux timides politiques de coopération, une ère très restrictive en matière de visa, une ère où la très grande France a cédé la place à un frileux repli sur l’hexagone. Les années 60 ont été comme une sorte de no man’s land entre politique impériale et politique de coopération. Quant aux étudiants passés par la Maison de la FOM-Résidence Lucien Paye, ils ont su, dans certains cas transférer les techniques militantes acquises sur le sol dans leur pays d’origine mais beaucoup d’entre eux ont eu un destin national, ralliant parfois des régimes qu’ils avaient dénoncé. Ils ont su exploiter quoiqu’il en soit au mieux leur double culture, celle de leur pays et celle acquise en France. Mais ils s’étaient élevés, à la Maison de la FOM comme ailleurs contre les multiples visages du colonialisme, cristallisant dans leur opposition aux différents directeurs du pavillon leurs affects politiques. Ils menaient leur combat, au temps des partis uniques et régimes autoritaires en Afrique, dans un pays dont ils avaient acquis la culture et la langue dans une école implantée par la colonisation, et dans un lieu qu’ils considéraient somme toute comme leur. Et, en même temps ils contribuaient à diffuser l’anti-colonialisme, ou l’anti-néocolonialisme – qui a un autre nom, l’impérialisme – auprès des étudiants français. Et contribuaient ainsi à la globalisation des cultures militantes.

Cette évolution sensible dans l’histoire de la Maison de l’Afrique, se double donc d’une autre évolution, tout aussi sensible : la décrue des luttes sociales , dont ce que l’on a pu appeler les longues années 60 ont été les beaux jours. La chronologie des luttes à la maison de l’Afrique suit celle des luttes dans leur ensemble. Et la reprise en main qui y est effectuée correspond aussi, à une reprise en main plus générale par les pouvoirs.

La Maison de la FOM n’a sans doute pas été plus agitée qu’une autre, bien que des propos plus ou moins racistes émanant de l’administration aient fait des étudiants africains un cas à part. Les conflits du monde se jouaient aussi à la Cité universitaire, car ces étudiants étrangers en diaspora vivaient et vivent encore une double temporalité : celle de la France d’une part, et dans le cas qui nous occupe ce fut celle des années 68, celle de leurs pays d’autre part. Mais aux espoirs succédèrent assez vite les désillusions.

Léopold Sédar Senghor, entre autres célébrités logea à la Maison de la France d’Outre-mer

Mai 68 au pavillon Afrique

Le pavillon de la France d’Outre-mer qui ne s’appelait pas encore Maison de l’Afrique mais semble-t-il n’avait pas été débaptisé malgré les indépendances fut le premier occupé par les étudiants qui y logeaient en mai 68. Cela sera suivi, ainsi que cette exposition peut déjà en témoigner par plusieurs autres occupations.

En mai 68, l’occupation du pavillon Afrique fut précédé par quelques incidents qui poussèrent les résidents à prendre la décision d’occupation. Le 16 mai une affiche appelant à une Assemblée générale fut arrachée par la direction du pavillon. Il en a résulté un échange très vif entre le secrétaire du Comité des résidents et l’économe de la Maison qui aurait tenu alors les propos suivants : « Vous n’avez pas le droit de discuter. Vos rapports avec la direction sont des rapports de locataires à propriétaires, ce qui veut dire des rapports de type commercial, sauf qu’il n’y a pas de bénéfices ». Un peu plus tard l’économe aurait confirmé ces propos en ajoutant : « de toutes façons, je suis chez moi ici en France, en bon français cela veut dire ce que cela veut dire ». Si les propos en question ont bien été tenus, ils sont, outre racistes, parfaitement absurdes puisque ce sont alors les Etats africains qui louent les lits de la maison et il n’y a aucunement le rapport commercial mentionné par l’économe et si rapport commercial il y a c’est entre les Etats et leurs étudiants. Toujours est-il que ces propos ne restèrent pas sans réponse. Les étudiants réunis en assemblée générale le jour même établir toute une liste de revendications que l’on peut voir sur le tract ci-joint. Outre la demande du départ de l’économe , et quelques autres revendications circonstancielles portant sur le quotidien de la Maison, la plus importante est sans doute celle ayant trait à la co-gestion, qui avait d’ailleurs déjà été formulé lors de précédentes manifestations.

L’Assemblée générale décide aussi l’occupation.

On ne sait quand elle prendra fin exactement, ni selon quelles modalités précises elle se déroula, c’est-à-dire qui y participa vraiment activement et quelles furent alors les activités organisées. Toujours est-il que les résidents obtinrent au moins une chose : la nomination d’un directeur africain, le dahoméen Agboton qui sera à son tour pris à partie quelques mois plus tard. Et, de même que pour d’autres pavillons, la Cité reprendra la situation en main à partir de 1972. Le délégué général Pierre Marthelot réussira à dépouiller les Etats africains de leur pouvoir sur la Maison et la rebaptisera Résidence Lucien Paye, du nom d’un ancien recteur qui avait fait une partie de sa carrière outre-mer mais ceci est une autre histoire.